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Schmidt Blandine


Date de parution : 2009-03-06    -    Télécharger l'article :



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La radio au service de ses auditeurs

Les émissions interactives sont aujourd'hui monnaie courante sur les ondes radiophoniques françaises. Au sein de cette offre foisonnante, nous avons pu dégager une tendance générale, voire une mission commune, de ces programmes diffusés sur les radios privées et publiques : apporter une assistance aux auditeurs dans leurs tracas quotidiens. L'aide fournie par le média dépend du dispositif mis en place, allant du simple conseil à la prise en charge directe des problèmes. L'article se consacre à définir et analyser la relation interactive, en prenant en compte les nouveaux outils communicationnels proposés au public. De plus, l'étude revient sur la place, la fonction et la portée de la parole des anonymes dans le cadre médiatique, avant d'exposer les résultats d'une étude de contenu de trois émissions radiophoniques (« Service public » sur France Inter, « Ça peut vous arriver » sur RTL et « Lahaie, l'amour et vous » sur RMC-Info).
Ce travail est issu d'une recherche menée dans le cadre d'un Master 2 en Sciences de l'Information et de la Communication, réalisé en 2007-2008, à l'ISIC, Université de Bordeaux, sous la direction du Professeur Jean-Jacques Cheval.


Cet article est inédit. Il a été publié pour la première fois sur le site du GRER en mars 2009. Pour le citer, veuillez utiliser les références suivantes : SCHMIDT (Blandine), "La radio au service de ses auditeurs", Bordeaux : Site Internet du GRER, http://www.grer.fr/, mars 2009, 22 p.


« Ce n'est plus vous qui écoutez la radio, c'est la radio qui vous écoute. » (1) Cette célèbre phrase de Claude Villers dans les années 1970 n'a jamais résonné avec autant d'intensité qu'à l'écoute du paysage radiophonique français actuel. À toute heure de la journée ou de la nuit, de nombreux programmes interactifs - d'information ou de divertissement - font intervenir des anonymes, les associant à la création du contenu. Ces émissions, générant de bonnes audiences, se sont multipliées ces dernières années et couvrent de nombreux domaines. Suite à la consultation des grilles des grandes radios nationales françaises, associée à une écoute active, nous avons pu constater au sein de cette offre foisonnante une tendance générale : Au-delà de donner la parole au public, le média souhaite lui venir en aide, lui apporter un soutien dans les difficultés qu'il peut traverser au quotidien.
Nous avons fait le choix de qualifier ces programmes d'émissions service. La radio a toujours offert à ses auditeurs des services quotidiens : météorologie, heure, éphémérides, trafic routier, etc. En accord avec sa mission de service public, la RTF (Radiodiffusion - Télévision Française) s'engage dans les années 1950 dans l'élaboration de programmes dédiés aux auditeurs. C'est ainsi que voit le jour le 19 octobre 1957 « Inter-service ». Cette émission avait pour but de répondre aux questions posées par les auditeurs (par téléphone ou par voie postale) sur des sujets divers d'ordre pratique - les retraites, la Sécurité sociale, le logement, etc. - afin de leur éviter des démarches inutiles (2). Le secteur privé propose en 1956 dans un registre plus tourné vers l'humanitaire, « Vous êtes formidables » sur l'antenne d'Europe 1. Animé par Pierre Bellemare, l'émission veut mobiliser la solidarité des Français en faveur de personnes dans le besoin - les sans-logis de la région parisienne, les mineurs sinistrés en Belgique, etc. (3) Or, le succès en terme d'audience est arrivé 10 ans plus tard sur RTL. À partir de 1967, cette station a accueilli sur les ondes Menie Grégoire pour animer une émission de dialogue avec les auditeurs. Utilisant ses connaissances en psychanalyse, elle savait accoucher les âmes, rompant la frontière entre la sphère privée et la sphère publique. Les thématiques évoquées à l'antenne traitaient de situations de conflits ou de troubles dans la vie intime, familiale ou professionnelle. Sur un ton consolateur ou accusateur, l'animatrice a su écouter, conseiller et orienter les appelants durant quatorze ans. Suite au succès de ce dispositif radiophonique, une multitude d'émissions service ont depuis vu le jour.
Avec le développement et la démocratisation d'outils de communication tels que le téléphone mobile et Internet, les auditeurs disposent de plusieurs options pour participer au contenu de l'émission. Même si l'appel téléphonique demeure le moyen traditionnel pour entrer en contact avec le média, les auditeurs ont aussi la possibilité d'envoyer des courriels ou des SMS (Short Message System). De plus, les grandes stations ont mis en place sur leurs sites web des interfaces spécifiques (par exemple les forums, les chats, les blogs des animateurs) par lesquels ils peuvent interagir avec la radio, voire avec d'autres auditeurs. Ce type de relation favorise pour nous la constitution d'un hors champ radiophonique qu'il est fondamental d'inclure dans notre travail.
Les émissions service sont le révélateur d'une évolution des rapports sociaux dans la France du début du XXIe siècle et permettent ainsi de mettre à jour et comprendre la place qu'occupe le média radiophonique dans la société. Nous postulons que les émissions service actuelles révèlent et reflètent de nouvelles orientations dans la pratique et les usages des médias ; mais en ce cas les stations de radios sont-elles actrices ou simplement outils de médiation ? Les publics sont-ils instrumentalisés vers une logique de spectacle ou se saisissent-ils de ces espaces médiatiques de manière autonome ? L'assistance apportée par le média est-elle effective ou ne constitue-t-elle qu'une stratégie de fidélisation de l'auditeur, répondant à une logique d'audience ?
Il s'agira dans un premier temps de revenir sur la notion d'interactivité et par ce biais de détailler les différentes possibilités offertes aux auditeurs pour entrer en contact avec leurs radios. Puis, nous reviendrons sur la place de la parole au centre de cette relation interactive radiophonique pour enfin, exposer les résultats d'une étude de terrain réalisée sur trois émissions service et aborder de nouvelles pistes de recherche (4).

L'interactivité en question
Étudié par de nombreuses disciplines, le terme interactivité a de multiples acceptions. À l'origine, il fut utilisé dans le domaine informatique et dans le cadre de la relation homme / machine. En fait, Jean-Louis Donnadieu corrèle son apparition avec le développement de l'informatique, la télématique, les réseaux câblés, etc. Les médias plus anciens - radio, télévision, presse - ne sont pas considérés comme interactifs à cette époque (5). Aujourd'hui sa signification s'est étendue ; l'interactivité est devenue une notion plurielle, utilisée dans de nombreux domaines tels que les sciences de l'information et de la communication (SIC). Schématiquement, la communication se définit comme l'échange d'un message entre un émetteur et un récepteur. Notons ici l'apport de Nobert Wiener qui introduit la notion de rétroaction (feedback) dans son article « Behavior, purpose and Teleology » (6) écrit en collaboration avec Arturo Rosenblueth et Julian Bigelow en 1943. Ils souhaitent démontrer qu'une analyse comportementale est applicable à la fois aux machines et aux organismes vivants, considérant la cybernétique comme « la science du contrôle et de la communication dans l'animal et la machine ». Quelques années plus tard, le mathématicien Claude E. Shannon vient compléter ces travaux en établissant un cadre conceptuel pour définir et caractériser les notions d'information et de communication. Ces théories sont aujourd'hui appliquées et élargies au domaine social. Dans ce sens, la sociologie utilise le principe de rétroaction dans le domaine de la communication interpersonnelle - qui s'intéresse à l'échange de messages entre deux sources d'information - partant du postulat selon lequel tout message envoyé entraîne en retour un autre message. Même si la rétroaction semble absente, elle doit être supposée. La cybernétique ouvre ainsi des horizons permettant de relativiser les qualités d'émetteur et de récepteur.
La communication établie va aussi dépendre de la relation entre les deux acteurs, chacun interagissant l'un par rapport à l'autre. Toutefois, des études s'opposent à l'idée d'une communication réduite au principe d'échange de messages verbaux et volontaires (7). Considérant dans ce sens que l'acteur social ne se trouve jamais en situation de ne pas communiquer : « Activité ou inactivité, parole ou silence, tout a valeur de message » (8). Ainsi l'étude du contexte et du milieu social des individus devient aussi importante que le contenu des messages échangés. Pour Françoise Séguy, il est nécessaire de considérer l'interactivité aujourd'hui comme un outil d'accès et de manipulation de l'information. Les écritures interactives n'apparaissent plus comme un processus de création des contenus (ceux-ci étant très rarement inventés) mais comme « une mise en forme de ses contenus adaptée au sujet traité, à l'utilisateur et au support utilisé» (9). Au sein de l'espace médiatique étudié ici, la relation établie entre la radio (émetteur) et l'auditeur (récepteur) est bouleversée dans ses fondements, ce dernier devenant à son tour émetteur d'information. Les outils qui rendent possible la relation interactive se sont multipliés ces dernières années et induisent des usages et des types d'interventions variés. L'apparition de nouvelles technologies de communication (comme Internet ou le téléphone mobile) a été prise en compte et appropriée par le média radiophonique ; ce qui induit de nouvelles pratiques.

Le téléphone
Il est l'outil historique de la parole des auditeurs à la radio, permettant à ces derniers de s'exprimer sur le même mode de communication orale que l'animateur. Il fait aujourd'hui partie des équipements multimédias les plus répandus dans les foyers français. Selon l'INSEE (Institut National des Statistiques et des Études Économiques), 87,6 % des ménages étaient équipés de téléphone fixe, et 74,3 % de téléphone portable en 2006 (10). Son utilisation est très étendue dans la société, permettant d'entretenir un lien interpersonnel avec des individus plus ou moins éloignés géographiquement. Cette invention de Bell en 1876 constitue l'illustration de l'interaction permanente entre technique et société, c'est-à-dire qu'il est à la fois le résultat d'un processus d'innovation et d'un processus de socialisation où la technique devient un phénomène social de par son appropriation et son usage par des individus (11). Jean-Louis Donnadieu expose trois usages sociaux du téléphone. Dans un premier temps, il va permettre la réduction des distances entre les personnes, par la mise en relation des individus physiquement absents. Puis, il permet de rompre la solitude, à tout moment, il est possible de décrocher son téléphone et d'entrer en communication avec quelqu'un. Toutefois, une fois le téléphone raccroché, l'individu retourne dans sa « solitude paradoxale ». Enfin, le téléphone va permettre la mise en place de « cercles », de réseaux, par le biais de numéros dits de service tels « SOS Amitié », créant des liens entre des personnes qui ne se connaissent pas. Dans ce sens, posséder un téléphone signifie être connecté à ce réseau, ne pas être exilé (12). Nous pouvons établir un parallèle avec Internet dans la mesure où les recherches de cet auteur sont assez anciennes (1986). De nombreux outils existent sur la Toile afin d'entrer en contact tant avec des personnes de notre entourage qu'avec des inconnus. Au sein de cette offre abondante, les radios souhaitent constituer, elles aussi, des communautés d'auditeurs en leur proposant des outils adaptés et complémentaires (forum, chat, courriel) à l'émission. Ils viennent la plupart du temps en appui d'une émission interactive. Certains contenus sont même dévoilés à l'antenne. Nous reviendrons plus loin sur ces éléments.
Conscientes de l'importance de la téléphonie, les radios proposent différents moyens aux auditeurs pour témoigner à l'antenne. Ils peuvent intervenir en direct sur les ondes par le biais d'un insert téléphonique, après une sélection faite au standard. Puis, une intervention différée est possible en laissant un message sur le répondeur de la radio ou de l'émission concernée. Dans un premier temps, le média peut décider de ne pas utiliser cette ressource à l'antenne ; il reste un outil interne à la rédaction, qui a un retour positif ou négatif sur le programme. Dans un second temps, une émission peut aussi choisir d'agrémenter son contenu, en faisant part aux écoutants des remarques des auditeurs qui ont appelé. De manière indirecte, en retranscrivant à l'antenne les propos laissés sur le répondeur ; mais aussi directement par la diffusion de leurs messages. Nous pouvons citer en illustration l'émission de Daniel Mermet, « Là-bas, si j'y suis », sur France Inter. Pour Christophe Deleu, les messages diffusés en début d'émission sont le résultat d'une recherche de proximité avec le public. Le journaliste répond même à ces messages en direct de manière humoristique (13). Ils permettent aussi de créer un espace commun favorisant une certaine proximité par la création d'une communauté d'auditeurs, tout en légitimant l'émission elle-même. Les auditeurs peuvent aussi entrer en contact avec la radio de manière indirecte à travers l'envoi de SMS. À la demande de l'animateur ou du journaliste, ils peuvent soit être amenés à participer à un jeu, la sélection s'effectuant par ce biais, soit interagir au contenu d'une émission. Dans ce cas de figure, l'animateur lit à la volée les messages reçus. Ce type de communication, extrêmement développé dans les radios destinées aux jeunes, permet aux auditeurs de réagir sur le vif aux propos diffusés à l'antenne. Hervé Glevarec s'est arrêté sur le cas des messages envoyés à Skyrock pour montrer comment un nouveau type de relation est instauré aujourd'hui entre le public et le média (14). L'interaction devient décisive pour comprendre la constitution même des publics. De plus, les SMS envoyés montrent une certaine familiarité que les auditeurs entretiennent avec la radio, devant être compris dans un contexte en particulier. Enfin, ils s'adressent directement aux animateurs de l'émission, mais les auditeurs espèrent qu'ils seront lus à l'antenne, qu'ils auront une portée publique. « Le message a bien un truchement, l'équipe, mais il peut viser les auditeurs. Il ne répond pas à un autre message, il est envoyé à l'antenne : il répond à l'antenne. » (15) Le succès des SMS envoyés sur les radios jeunes n'est pas négligeable, constituant une nouveauté dans les usages du téléphone devenu mobile. Dans ce sens, il serait instructif de poursuivre notre réflexion en nous questionnant : quelles sont les conséquences, en termes d'usages et de pratiques, de la démocratisation du téléphone portable dans le cadre de la relation interactive radiophonique ?

Internet
Ces dernières années ont été marquées par l'arrivée et l'expansion d'Internet dans les foyers français. Alors que moins de 10 % des ménages possédaient une connexion en 1999 (16), ils étaient 41,8 % en 2006 (17). Les médias ont su réagir et s'adapter progressivement à cette nouvelle technologie par la création de sites web sur lesquels les auditeurs disposent d'informations et de fonctionnalités complémentaires. Certaines stations multiplient les outils par la mise en place d'espaces électroniques permettant la mise en relation de la radio avec les auditeurs mais aussi entre auditeurs. Toutefois, la relation établie grâce à ces outils peut être considérée comme indirecte, n'étant qu'épistolaire.
Les chats sont des lieux d'échange en ligne ouverts à tous, mais la participation est conditionnée par une inscription gratuite en ligne. Le dispositif ne permet pas la mémorisation des contenus produits collectivement. Ceux-ci s'inscrivent dans une dynamique d'immédiateté, proche de l'oralité. Les internautes sont réunis dans un même lieu virtuel appelé « salon », qu'ils sont libres de quitter à tout moment. Ainsi les participants entrent et sortent de l'espace de communication, faisant de la discussion un moment discontinu (18). Les forums sont des espaces de communication thématique en ligne. Toutefois, à la différence du chat, les messages sont rédigés et postés sur le site par les internautes au fur et à mesure, permettant l'archivage des productions. Les chats et les forums sont des espaces interactifs proposés par la radio afin de rassembler ses auditeurs. Ils sont dépendants des émissions, certains contenus pouvant être utilisés en direct par l'animateur. Les internautes peuvent aussi réagir via des commentaires laissés sur le blog de l'animateur. Espace réservé à l'expression de l'animateur sur la toile, les éléments qui le composent varient d'une radio à l'autre ; même si le contenu fait généralement référence à l'émission elle-même : retour sur la thématique de celle-ci, compléments d'informations, extraits sonores, vidéos, etc. Cependant, il faut souligner que les contenus diffusés sont régulés par un modérateur. Mais à quel degré les propos des auditeurs sont-ils contrôlés ? Quels types de contenus sont retirés ? En effet, même si la modération est discrète, elle reste omniprésente. Enfin, le dernier type d'utilisation d'Internet favorisant la relation interactive est l'envoi de courriels par les auditeurs, la plupart du temps sur invitation de l'animateur. Ceux-ci pourront aussi aider à la création du contenu de l'émission, l'animateur ayant la possibilité de lire une partie ou la totalité de la lettre électronique à l'antenne. Ces témoignages et / ou questions sont des supports attrayants pour la radio. En effet, l'émission va pouvoir se prétendre interactive car elle donne à entendre des propos d'auditeurs tout en contrôlant le contenu. Ils constituent aussi une passerelle vers l'antenne. En effet, après lecture d'un courriel, l'animateur peut décider d'appeler la personne afin qu'il raconte son expérience de manière orale. Ceci a l'avantage d'être plus vivant, et surtout plus authentique.
Le dernier type d'outil dont disposent les auditeurs pour communiquer avec une radio est le courrier manuscrit. De tout temps, ils se sont emparés de leurs plumes pour apporter un témoignage, poser une question, donner leur avis, participer à un jeu, etc. Aujourd'hui encore, certains d'entre eux préfèrent entrer en contact de manière manuscrite avec une station.
Hervé Glevarec revient sur l'acte d'écriture qui réside dans l'envoi de messages à la radio de manière manuscrite ou par extension virtuellement sur Internet (via les courriels, chat et forum), mettant à jour trois dimensions. La première est une dimension d'acte de langage. Il s'agit de savoir pourquoi la personne écrit, le but de son message écrit. La deuxième relève de la réception pragmatique. Il faut ici comprendre comment le message s'articule à l'émission : celui-ci peut-être très « situé », il est alors en lien avec ce qui est dit à l'antenne, ou le message est « désindexicalisé », l'intervention étant plus d'ordre général. La dépendance pragmatique du message s'articule autour de deux phénomènes interdépendants : l'auditeur réagit aux propos tenus à l'antenne, mais il manifeste aussi une certaine familiarité (conscience et connaissance de l'antenne). Enfin la troisième dimension relève de l'acte d'écriture ; il faut savoir à qui s'adresse le message. Mais aussi comprendre la place que le sujet a dans le discours. Pour l'auteur, ce qui rapproche les trois axes est « une modalité de réception participative. » (19)
Les nouveaux outils interactifs (courriel, chat, forum, SMS) favorisent une expression indirecte des auditeurs. Viennent-ils remplacer leurs voix à l'antenne, ou sont-ils une offre supplémentaire ? Permettent-ils l'expression de certains auditeurs ne souhaitant pas intervenir sur l'antenne ?

La parole
Le média radiophonique demeure par essence le média de l'oralité et de la parole. Pour Pierre Bourdieu, les rapports de communication que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique, actualisant les rapports de force entre les locuteurs. Tout acte de parole est considéré comme une rencontre de séries causales indépendantes : d'un côté « les dispositions, socialement façonnées de l'habitus linguistique » ; c'est-à-dire une compétence à la fois technique (la capacité de parler) et sociale (la capacité de parler d'une certaine manière, socialement marquée) ; et de l'autre « les structures du marché linguistique qui s'imposent comme un système de sanctions et de censures spécifiques », contribuant à orienter par avance la production linguistique (20). L'acte de parole en société ou sur les ondes n'est ainsi pas anodin, ni sans conséquences. La radio, faisant intervenir des non professionnels, laisse place à une parole brute, illustrant l'appropriation et l'usage d'une langue.
Le statut d'anonyme est la plupart du temps imposé aux auditeurs par l'émission, lors de leurs arrivées à l'antenne. Il est renforcé par le média radiophonique, qui ne dévoile pas physiquement la personne. Pouvant faciliter l'acte de parole, il ne permet pas aux appelants d'imposer leurs originalités ou de légitimer leurs propos en fonction de leurs connaissances potentielles. De plus, l'anonymat peut induire une certaine infantilisation des auditeurs, et par ce biais décrédibiliser leurs interventions. C'est en faisant parler un auditeur lambda, celui qui dans ses idées englobe les opinions d'une partie des écoutants, ou celui qui permettra aux auditeurs de s'identifier à lui par sa situation spécifique, que la radio réunit son auditoire. Ceci fait référence au principe de la main invisible d'Adam Smith qui considère que dès qu'un individu vise la satisfaction d'un intérêt personnel, cela favorise l'intérêt général. Pour Michel Meyer, « en répondant aux attentes d'un seul auditeur, une émission interactive apporte une réponse générale à la multitude. » (21) En ce sens l'anonymat permet de généraliser le statut de la personne qui parle, et l'auditeur écoutant peut s'identifier à l'auditeur intervenant car il lui ressemble dans son anonymat (22). De plus, pour Nicolas Becqueret l'émission interactive « est non seulement le miroir de la société mais aussi le miroir de son public. » (23) Si l'être social parvient à se reconnaître dans les représentations de la collectivité (comportements, valeurs), il prend conscience de son « soi collectif ». Ces mêmes représentations aident à la structuration du champ social dans l'espace public (24).
En règle générale, les appelants sont des auditeurs, parfois réguliers, de cette même radio. Par conséquent, avant même de prendre la parole, ils ont conscience de ce que doit être leurs interventions à l'antenne, ils connaissent les normes imposées par la station. Il existe donc un contrat de communication implicite dans ce type d'émission, auquel ils doivent préalablement adhérer. Ainsi « dans les émissions interactives la représentation préexiste, et concourt au futur bon déroulement de l'interaction. (...) Il faut connaître et partager (plus ou moins) les idées, le langage choisi et mis en avant par l'instance médiatique et les autres intervenants. » (25) Dans ce sens, elles ne sont pas ouvertes à tous, mais bel et bien à une certaine catégorie de personnes qui partagent des représentations mentales et collectives communes. Nous pouvons donc constater une certaine restriction quant aux personnes intervenant dans ces émissions. Dans ce sens, une grande partie des auditeurs n'intervient jamais à l'antenne que ce soit par choix ou par dépit : la majorité silencieuse. L'existence même de celle-ci ne permet pas à l'émission d'être représentative de tous ses auditeurs. Toutefois, ce genre de programmes étant de plus en plus courant, la parole des anonymes tend à se banaliser. À l'antenne, certains revendiquent la nouveauté de cette démarche, n'étant jamais intervenus auparavant.
Prenons garde toutefois : même si l'ouverture des médias aux interventions du public s'accompagne d'une augmentation des personnes souhaitant s'exprimer, cela ne signifie pas que l'accès à l'antenne sera facilité. La sélection standard opérée afin de contrôler le contenu de l'émission est censée assurer la cohérence de celle-ci. Nous sommes donc face à un dispositif de don de la parole. Ce dernier, plus ou moins rigide selon les émissions, contribue à éviter les dérapages trop importants, ou comme le dit Christophe Deleu pour échapper à « une parole qui fait peur » (26) qui se décline en deux pans : le journaliste ou l'animateur peut être attaqué sur l'émission ou sur son contenu, ce qui justifie que certains d'entre eux adoptent une position d'intermédiaire entre les auditeurs et les invités, s'assurant seulement du bon déroulement de l'émission. Le deuxième pan réside dans les dérapages des auditeurs à l'antenne. L'émission se déroulant en direct, le média n'est pas à l'abri de propos racistes, antisémites, négationnistes, discriminants, injurieux, etc. Ce type de dérapages est condamnable (car interdit par la loi) par le CSA, qui a la possibilité d'utiliser différents degrés de sanctions, du simple avertissement, à la cessation temporaire ou définitive de l'autorisation d'émettre. Pour éviter ce type de dérives, certains talk shows américains ont adopté un dispositif de léger différé, permettant de contrôler en amont les propos du public, comme l'explique Phil Boyce, directeur de programmes de 77 WABC, à New York : « Pour tous nos talk shows nous utilisons un système qui décale la diffusion de sept secondes, le temps d'intervenir si des propos sont jugés choquants » (27). Toutefois ce type de système reste difficilement envisageable en France, le public français étant très attaché à la notion de direct pour ses qualités d'authenticité et de spontanéité.
L'auditeur interactif livre à l'antenne un témoignage. Celui-ci a la vertu d'être considéré comme authentique, dans la mesure où il est le récit d'une expérience vécue. Pour Patrick Charaudeau et Rodolphe Ghiglione (1997) les sociétés occidentales ont attribué à la parole « le pouvoir de dire la vérité» (28). Pour eux, même si la parole se distingue de la vérité, elle constitue la condition pour l'atteindre. Dans nos sociétés, la parole a donc une très grande valeur symbolique. Il faut toutefois préciser qu'une parole individuelle - celle directement attachée à une personne - est considérée comme suspecte car trop subjective. Il est donc nécessaire qu'elle soit confrontée à d'autres paroles pour être dégagée de toute intentionnalité. En faisant intervenir différents auditeurs, eux-mêmes face à la parole du journaliste ou de l'invité, les émissions interactives résolvent le dilemme de la parole suspecte, par l'apparition d'une parole autre (29). De plus, ces programmes sont la plupart du temps diffusés quotidiennement (du lundi au vendredi), et à heure fixe. La régularité de ce rendez-vous renforce l'idée de familiarité ayant pour conséquence de créer une certaine proximité qui anesthésie notre sens critique.
Dans les émissions interactives, l'anonyme, l'animateur et le journaliste ne sont pas sur un pied d'égalité, remettant en cause le principe de libre parole. L'auditeur doit respecter les règles du jeu évoquées précédemment. La place de l'animateur ou du journaliste est ici centrale, car c'est lui qui, par différentes stratégies, contrôle les propos tenus à l'antenne. Le contrat de communication tel qu'il est perçu est celui de la liberté de parole pour tous. Mais ce dernier n'est qu'apparence, car une parole libre nécessite que les partenaires de l'échange co-construisent les univers référentiels qui structurent le débat. Ainsi chacun pourrait prendre la parole à tout moment, sans autorisation préalable (30). Mais ce n'est pas le cas : la parole de l'anonyme dépend en grande partie de l'espace que lui accorde le journaliste ou l'animateur. Il faut donc prendre garde à l'apparente liberté de parole des émissions interactives.

Les émissions service
Nos recherches préliminaires sur les émissions interactives radiophoniques ont fait émerger un axe de réflexion, une particularité dans ce type de programme. En effet, de plus en plus de radios offrent une assistance, dans des domaines divers, à leurs auditeurs à travers les émissions service. À la différence de Christophe Deleu, qui a mis en place une typologie de la parole des anonymes à la radio, notre démarche vise à mettre à jour un objectif commun à beaucoup d'émissions interactives autour du service rendu aux auditeurs. Nous souhaitons nous concentrer sur la manière dont le média se positionne ainsi par rapport à son public, sans correspondre forcément à un type ou à une thématique d'émission en particulier.
Aujourd'hui le terme service peut être utilisé comme formule de politesse pour dire à quelqu'un que l'on est son humble serviteur : « je suis à votre service ». Dans le langage familier, il se dit à une personne qui paraît vouloir nous solliciter : « Qu'y a-t-il pour votre service ? » Par prolongement, ce terme qualifie aussi l'assistance que l'on donne, l'aide que l'on prête à quelqu'un : « rendre service à quelqu'un ». Dans ce sens, les émissions service sont des programmes qui se mettent à la disposition des auditeurs pour les aider à résoudre leur problème. Le média se positionne comme un soutien, un conseiller se mettant au service du public. La notion d'assistance est ici très importante. De plus, pour qu'une émission soit considérée comme service, il est nécessaire qu'elle annonce ouvertement cet objectif. Dans la mesure où notre recherche se focalise sur les émissions interactives, le média est ici à l'écoute physiquement des auditeurs en leur donnant la possibilité d'intervenir à l'antenne. La radio, dans la mission qu'elle s'est donnée, peut adopter une position distante avec l'appelant : l'écouter, l'orienter, le conseiller ou prendre une attitude plus active, en devenant acteur dans sa vie. Le média peut prendre le rôle de médiateur, mais aussi proposer directement les solutions et les outils pour la résolution du problème. Ainsi le type d'assistance proposée dans le cadre d'une émission service va dépendre de la station, voire de l'émission elle-même.
L'appellation émission service fait implicitement référence à deux notions contemporaines : celle de numéro service et celle de service public. En effet, les numéros service assurent une permanence téléphonique, afin d'aider les individus et de les soutenir par la parole. Les émissions service peuvent se rapprocher de cette démarche, invitant les auditeurs à joindre le standard ; toutefois le dialogue s'instaure pour l'un dans un cadre intime et pour l'autre médiatisé, marquant la rupture entre la sphère privée et la sphère publique. Puis, nous souhaitons emprunter l'idée de service public, que de nombreuses émissions service, appartenant ou non au service public, s'approprient, pour justifier notre choix. En effet, par extension, le service public se définit comme une activité considérée comme devant être disponible pour tous, s'appuyant sur la notion d'intérêt général, d'utilité sociale. Même si l'assistance apportée par le média concerne le cas d'une personne, les auditeurs écoutants peuvent s'appuyer ou prendre exemple sur les propos tenus à l'antenne pour résoudre par eux-mêmes des problèmes similaires. Ces programmes se démarquent de l'offre radiophonique par leur omniprésence, mais illustrent aussi la - nouvelle ? - place tenue par la radio dans la société. En effet, les auditeurs sont pris en charge par l'émission, qu'ils ont contactée afin de régler leurs conflits, permettant  ainsi au média d'entrer, par le traitement du cas par cas, dans l'intimité des auditeurs. Peut-on dans ce sens considérer que les émissions service permettent au média radiophonique de devenir un acteur social de premier plan, empiétant sur le terrain des instances traditionnelles ?
Jusqu'alors les médias étaient présents sur la scène publique, informant le citoyen afin qu'il puisse exercer en toute conscience ses devoirs civiques. L'arrivée et la multiplication des émissions service permettent aux radios de prendre part de manière plus active et de s'insérer dans le quotidien des individus. De plus, ce type d'émission, par sa nature interactive, stimule la création et l'affirmation d'une relation de proximité avec les auditeurs. Le média prend ici une position noble, soutenant et aidant les individus dans le besoin. Mais les intentions du média sont-elles dépourvues d'intérêt ? Les émissions service apportent-elles une aide concrète ou fictive aux auditeurs ? Ainsi nous souhaitons nous interroger sur la nature de ces émissions.

Le terrain de recherche
Notre terrain de recherche est composé de trois émissions service proposées par trois radios nationales dans le secteur public et privé. « Service public » sur France Inter (du lundi au vendredi, de 10 heures à 11 heures) propose de soutenir le consommateur / citoyen dans ses problèmes quotidiens. Traitant de faits de société, cette émission souhaite informer les auditeurs par l'interview d'invités / experts selon la thématique journalière. « Ça peut vous arriver » sur RTL (du lundi au vendredi, de 9 heures 30 à 11 heures 30) aide les auditeurs à régler leurs problèmes en direct, apportant un soutien juridique (présence d'un avocat et / ou d'un huissier) si nécessaire. Ils sont invités à confier leurs « dossiers » à la station qui résoudra au cas par cas les affaires. Enfin « Lahaie, l'amour et vous » sur RMC (du lundi au vendredi, de 14 heures à 16 heures) est une émission qui ouvre son antenne aux auditeurs pour les accompagner dans les domaines de l'amour, de l'intimité et de la sexualité. L'animatrice peut être accompagnée par un invité appartenant à la communauté médicale - psychologue, psychiatre, sexologue, etc. - pour parler de leurs difficultés. Les documents sonores récoltés et analysés sur une semaine (du 11 au 15 février 2008), complétés par une écoute active quotidienne sur une plus longue période, ont servi de base pour une étude de contenu. Grâce à des instruments méthodologiques, cette démarche nous permet de décortiquer des « discours » (contenus et contenants), en mêlant la rigueur de l'objectivité à la fécondité de la subjectivité (31). Afin de concentrer l'observation sur la relation interactive établie entre le média radiophonique et son public, nous avons préalablement distingué trois catégories :
L'évocation de l'interactivité : il s'agit de toutes les occurrences faisant référence à l'interactivité. Par exemple, lorsque l'animateur incite les auditeurs à intervenir à l'antenne, un jingle diffusant le numéro de téléphone du standard, etc. Ici, aucune intervention d'auditeur n'est relevée.
La relation interactive indirecte : nous faisons référence aux différentes contributions des auditeurs au contenu de l'émission, qui sont relayées par l'animateur (lecture de témoignages laissés au standard, SMS, courriels) ou par un média (lorsqu'un auditeur laisse un message sur le répondeur de l'émission et que celui-ci est diffusé à l'antenne)
La relation interactive directe : cette catégorie comprend les interventions téléphoniques des auditeurs en direct. Nous pouvons entendre sa voix, il exprime (dans la mesure du possible) son témoignage de lui-même. Il peut interagir avec l'animateur et les autres participants de l'émission.
Cette division tripartite nous permet de considérer indépendamment la prise de parole des auditeurs à l'antenne et elle nous offre la possibilité de nous questionner sur la place de l'animateur dans le dispositif pour chacune des émissions.

« Service Public » sur France Inter
Cette émission diffusée sur une station publique propose aux auditeurs d'offrir un témoignage ou de participer à la réflexion sur la thématique du jour en contactant la radio par téléphone ou via Internet. Malgré l'identité interactive du programme, nous pouvons constater que seul 16 % du temps d'antenne est réservé aux interventions en direct des auditeurs. Une grande partie de l'émission (67 %) est consacrée à l'interview des invités, l'animatrice pouvant s'appuyer sur les remarques des auditeurs.

Le statut de l'animatrice
Après avoir co-animé l'émission avec Yves Decaens, Isabelle Giordano est aujourd'hui seule aux commandes, le contenu éditorial étant resté le même. Le traitement des données issues de notre étude de contenu nous a permis de mettre à jour plusieurs axes dans le dispositif interactif.

L'animatrice comme intermédiaire
Un des rôles les plus courants de l'animatrice est d'être un intermédiaire entre la parole des auditeurs et les invités, ceux-ci n'ayant quasiment pas de relation directe entre eux. L'animatrice fait le lien entre eux, donnant la parole aux uns et aux autres, ajoutant des commentaires transitifs. Ce rôle d'intermédiaire est tenu lors de l'échange direct avec un appelant, mais aussi lorsqu'elle fait intervenir de manière indirecte un auditeur. Durant l'émission, elle agrémente ainsi le contenu de l'émission par de nombreuses citations d'anonymes. Notons que les interventions indirectes sont deux fois plus nombreuses que les directes, une dizaine d'auditeurs en moyenne intervenant de cette manière. Tout laisse à penser que l'animatrice reste fidèle aux propos des individus ayant laissé leurs commentaires au standard ou par le biais d'Internet. « Je voudrais vous citer quelques messages qui sont arrivés au standard. » Avant de donner la parole aux invités pour qu'ils puissent répondre aux auditeurs, elle émet un commentaire, sans émettre d'opinion : « Je me tourne vers vous, Nadia Million pour Système U ». Distante, l'animatrice ne fait que transmettre les interventions des auditeurs aux invités. Ce statut est aussi adopté par l'animatrice lors des interventions des auditeurs en direct. Après avoir accueilli l'anonyme en le saluant, elle lui passe la parole de manière neutre : «  je vous écoute  » ou en intervenant de façon plus directive précisant le thème de l'intervention : « Vous aviez une question ou une observation peut être à faire ». L'animatrice, légèrement plus interventionniste dans ce dernier cas, délimite le contenu de l'intervention, réduisant ainsi sa marge à évoquer un sujet différent de celui qu'il avait annoncé au standard. De plus, ceci lui garantit que l'auditeur entrera rapidement dans le vif du sujet. Durant son récit, elle émet régulièrement des signaux d'écoute : « Hum hum », étant son principal interlocuteur. Elle dialogue avec lui en le questionnant sur son opinion ou en lui faisant développer ses propos. Toutefois, Isabelle Giordano peut aussi lui couper la parole, une fois son idée générale exprimée, ne lui permettant pas de développer. À la fin de son intervention, elle s'exprime systématiquement avant de donner la parole aux invités. Souvent elle reformule les propos de l'appelant, voire apporte une idée complémentaire ou elle complète ses propos en citant d'autres anonymes. À la fin de l'intervention, elle décide de redonner ou non la parole à l'auditeur, même si la plupart du temps, il ne bénéficie pas d'un droit de suite. L'animatrice relayant et assurant le truchement des propos des anonymes se place au service des auditeurs. Le ton de l'émission est assez décontracté, le statut d'intermédiaire permettant d'éviter les dérapages et polémiques. Toutefois, si un appelant parvient à passer par les mailles du filet et tromper le standard par l'annonce d'un faux thème, l'animatrice le met face à ses responsabilités, l'accusant de ne pas respecter le principe de la transparence et du direct.

L'animatrice comme porte-parole
Tout d'abord, elle va généraliser le statut des auditeurs intervenants, les regroupant au sein d'une même entité : « je vous propose d'écouter l'avis des auditeurs », alors qu'un seul d'entre eux va intervenir. Ce type de propos tend à favoriser l'existence et l'affirmation d'une communauté d'auditeurs, créant de la cohésion ainsi qu'une proximité dans la relation interactive. De plus, ceci a pour conséquence d'aplanir les différences sociales, tous les anonymes logeant à la même enseigne. Dans la mesure où l'animatrice demeure le seul interlocuteur de l'auditeur, celle-ci intervient auprès des invités en leurs noms. Par le relais des propos tenus à l'antenne, elle adopte la fonction de porte-parole.
Isabelle Giordano tend à faire transparaître dans ses propos les opinions et remarques récurrentes des auditeurs : « c'est une question qui revient au standard ». En relayant ces interventions, elle aborde aussi ceux qui n'accèderont pas à l'antenne : « je voudrais vous faire part des questions des auditeurs, qui nous arrivent déjà nombreuses ». Ce type de remarque permet d'insister sur la vitalité du standard ; mettant en avant la relation interactive elle-même, l'animatrice légitime l'existence et le dispositif de l'émission.
Enfin, notre étude de contenu nous a permis de mettre au jour un procédé rhétorique lui permettant d'adopter le statut de porte-parole. En effet, lorsqu'elle prend la parole, il est courant qu'elle s'inclut du côté des auditeurs : « la question qu'on peut se poser ». Elle peut parler en leur nom, tout en exprimant sa propre opinion. Ce rapprochement avec les auditeurs permet de créer une certaine proximité entre Isabelle Giordano et son public, favorisant la relation interactive et le succès de l'émission.

L'animatrice comme faire-valoir des propos des auditeurs
Pour finir, l'animatrice de « Service public » adopte une attitude de valorisation des auditeurs. Elle approuve les interventions de manière positive : « c'est une bonne question, il fallait la poser. » Ce comportement bienveillant a deux conséquences directes. Dans un premier temps, il permet de créer un climat de confiance pour les auditeurs. Confortés dans leurs propos, ils sont de ce fait encouragés à intervenir. De plus, il arrive qu'elle soutienne et défende les anonymes face aux invités : « en même temps, on comprend la colère des auditeurs ». Dans un second temps, l'attitude valorisante de l'animatrice permet de justifier la relation interactive elle-même. Mettant en avant la justesse, et l'importance des thèmes évoqués par les auditeurs, Isabelle Giordano légitime le don de la parole à ces derniers en les soutenant dans leurs interventions.

Le statut de l'auditeur
Un auditeur présent mais souvent absent

La parole des auditeurs ne constitue pas la majorité du temps d'antenne sur « Service public » contrairement à d'autres émissions interactives. En effet, cette dernière les fait intervenir, mais la démarche de l'émission est plus informative. Une petite quinzaine d'auditeurs contribuent à la création du contenu, dont quatre directement à l'antenne. Tout au long de l'émission, Isabelle Giordano intervient en dévoilant elle-même les questions et opinions des auditeurs : « est-ce que cela veut dire que vous êtes d'accord avec l'opinion d'un auditeur, je vous la cite très rapidement ». Peu d'informations sur  ces auditeurs sont données (prénom et lieu de résidence) ne leur permettant pas de sortir de leur statut d'anonyme. Ce procédé d'interactivité indirecte garantit à l'animatrice un contrôle de l'émission, minimisant les débordements, tout en assurant dynamisme et authenticité. En fait, les propos cités par l'animatrice agrémentent le contenu de l'émission, en gage d'illustration de la « réalité ». Les interventions viennent apporter un soutien à l'émission elle-même, l'animatrice utilisant les propos des auditeurs, assidûment sélectionnés, pour interroger ses invités.

Un auditeur anonyme et pressé

Malgré le statut d'émission interactive, « Service public » ne donne la possibilité qu'à quelques auditeurs d'intervenir en direct. Notons que la parole des anonymes est absente de la première partie de l'émission. Les appelants sont la plupart du temps des fidèles. Ils manifestent ainsi leur attachement en remerciant souvent en début d'intervention l'existence de l'émission pour sa qualité : « Merci pour vos émissions toujours de très bonne qualité ». Les opposants ou détracteurs de l'émission n'accèdent pas ou très peu à l'antenne, garantissant ainsi un climat calme et peu hostile.
En moyenne, le temps de parole accordé à un auditeur est d'environ deux minutes, lui imposant une intervention concise et rapide. Ceci ne lui laisse pas la possibilité de développer ses propos et de rentrer dans les détails. Cette pratique n'est ainsi pas favorable à l'instauration d'un dialogue entre les différents participants. Comme pour les interventions indirectes, l'auditeur parlant à l'antenne conserve un statut d'anonyme, mais il peut mettre en avant son statut de professionnel, légitimant ainsi son discours : « moi je suis fabricant pour la grande distribution ». Mais cette pratique demeure rare, les auditeurs acceptant implicitement le contrat de communication imposé par la station.

L'auditeur appelant, illustration de la réalité
« Service public » entretient une relation particulière avec ses auditeurs. Alors que d'autres émissions service vont privilégier un rapport d'assistanat avec le public en proposant un soutien personnalisé, ce programme souhaite aider les personnes en les informant. L'auditeur est ici responsabilisé ; l'émission est au service de tous, et non pas des quelques privilégiés accédant à l'antenne. Ces derniers participent en direct à l'émission pour fournir un témoignage, une opinion, en ouvrant parfois leurs propos vers une question d'ordre général : « je voulais juste rapporter mon expérience personnelle ». De plus, les auditeurs adoptent une attitude constructive, favorisant la réflexion et la connaissance. Le contenu des interventions des auditeurs se base sur des évènements personnels, des faits vécus ; le « je » étant prédominant. L'auditeur est considéré comme le témoin de la réalité. Il se distingue ainsi de l'expert, l'un basant ses connaissances sur ses expériences personnelles, l'autre par l'étude « objective » d'un phénomène global. C'est l'idée d'authenticité qui démarque les deux types de discours. L'émission se sert ici des récits des auditeurs pour illustrer les dires des invités présents en studio. L'auditeur n'est ainsi pas sollicité pour ses connaissances mais pour son expérience.

« Ça peut vous arriver » sur RTL
Ce programme laisse une place prédominante aux auditeurs qui occupent 60,5 % du temps d'antenne. Autre élément marquant, les pauses publicitaires sont omniprésentes (14,2 % du temps d'antenne), et elles sont diffusées à un intervalle allant de dix à quinze minutes. Ceci n'est pas spécifique à l'émission, mais à la station, qui en tant que radio privée assure son financement par ce biais.

Le statut de l'animateur
Julien Courbet est une star incontestée dans les médias qui a bâti sa carrière dans les médias en aidant des anonymes dans leurs tracas quotidiens. Son domaine de prédilection : les « arnaques » en tout genre.

L'animateur maître du show radiophonique
La mise en scène de l'émission peut s'apparenter à celle d'un spectacle où le rôle principal serait tenu par un animateur vedette, et les seconds rôles par les auditeurs. Le contenu de l'émission alterne entre décontraction et sérieux, passant de la plaisanterie à la connaissance par l'énoncé de lois et réglementations en vigueur. Au sein de ce show, l'animateur est la figure centrale du dispositif pour plusieurs raisons. Tout d'abord c'est lui qui distribue et reprend la parole aux différents intervenants. La manière dont il traite les auditeurs est toujours la même. Dans un premier temps, il le salue : « nous avons maintenant en ligne Patrice. Bonjour Patrice », puis il présente son dossier : « Alors Denise, je raconte votre histoire ». Ce procédé ne laisse à l'auditeur que la possibilité de confirmer brièvement cette présentation. Ensuite, l'animateur pose quelques questions à l'auditeur afin qu'il développe lui-même son récit : « est-ce que vous avez des problèmes de santé suite à cela ? ». Il s'agit ici d'un procédé rhétorique faisant feindre l'interactivité, dans la mesure où l'animateur connaît déjà les réponses. Les questions de ce dernier sont orientées afin que l'appelant évoque précisément ce qu'il souhaite voir mentionné. Julien Courbet reste maître des propos tenus à l'antenne, la parole des auditeurs ne pouvant pas être considérée comme libre.

 

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Mis en ligne : 06/03/2009

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